LA FRANCE PITTORESQUE http://www.france-pittoresque.com/spip.php?article7523 Telle est la question (D’après « Mode et Beauté », paru en 1902) Publié le mardi 3 mai 2016, par LA RÉDACTION Qu’est-ce que le flirt ? Ce mot, que l’anglomanie a importé chez nous, indique chez nos voisins d’outre-Manche ces fréquentations familières, ces libertés et menus suffrages que l’usage autorise là-bas entre fiancés, peut-on lire au début du XXe siècle dans une chronique de Mode et Beauté, qui ajoute que chez nous l’expression a pris un sens beaucoup plus large et moins respectable Flirter, c’est faire la cour à une jeune femme, lui prodiguer les fleurs et les compliments, obtenir d’elle un sourire et de menues faveurs, sans jamais aller ni prétendre jusqu’au sacrifice complet, avance-t-on encore. Qu’en fait le flirt n’aboutisse jamais à l’adultère, c’est une chose que personne n’oserait soutenir. Le flirt lui sert au contraire trop souvent de passeport, car un flirt s’avoue, un flirt est même très bien porté et le monde a pour lui la plus extrême indulgence. Mais je ne me propose point de moraliser, précise l’auteur de cette piquante chronique, qui s’empresse d’ajouter : un chroniqueur n’est pas un prédicateur. Ce n’est pas à la chose que je m’attaque, c’est au mot. Pourquoi ce terme barbare : flirter ? lorsque nous avons le vieux mot français fleureter qui est bien plus expressif et plus imagé. Il évoque l’idée du papillon brillant et léger qui caresse la fleur d’un frôlement d’ailes. Les fleurs peuvent sans perdre rien de leur parfum et de leur beauté recevoir les hommages de plusieurs papillons. Fleureter est permis, flirter, dans le sens où on le prend, ne devrait pas l’être. Nos coquettes d’autrefois fleuretaient et leur charme n’en était que plus grand. La plus grande et la plus célèbre de ces coquettes, apprend-on, fut Mme Récamier. Regardez le portrait que fit d’elle le grand artiste Gérard. Elle est représentée demi-assise, demi-couchée sur une chaise-longue, en un déshabillé d’une négligence savamment étudiée, qui laisse voir ses blanches épaules, une partie de sa gorge et ses beaux bras pendants devant elle avec un abandon plein de grâce. Sa robe blanche dessine sa taille flexible ; une draperie jaune est jetée sur ses genoux. De ses deux pieds nus, l’un s’appuie sur un tabouret. Son front, doucement, incliné vers le spectateur, a une couronne de cheveux bruns disposés en boucles légères. Cette femme est la grâce et la séduction personnifiées. Elle a une légion d’adorateurs et des plus illustres : Lucien Bonaparte, Adrien et Mathieu de Montmorency, le général Bernadotte, le philosophe Ballanche et l’orateur Camille Jordan auquel elle disait : « Ballanche me plaît, lui, par tout ce que j’ai de bon dans l’âme ; vous, vous me plaisez également par tout ce que j’ai de mauvais. » Napoléon Ier lui-même, à l’apogée de sa puissance, fut au nombre des adorateurs et des soupirants de Mme Récamier. Il lui fit offrir par Fouché une place de dame du palais. Malgré toutes les instances, les promesses et les menaces du fameux ministre de la police, Mme Récamier refusa. Napoléon se vengea plus tard en refusant de faire prêter par l’Etat à M. Récamier, engagé dans de hasardeuses spéculations sur l’Espagne, un million dont il avait besoin pour relever ses affaires. Ce refus eut pour conséquence la ruine du banquier qui se vit obligé de vendre ses hôtels, ses terres et jusqu’à son argenterie. Mme Récamier supporta stoïquement cette ruine. L’intérêt ne put pas vaincre là où la passion et la séduction avaient échoué. Adulée, aimée tendrement par une foule d’adorateurs illustres ou puissants, Mme Récamier resta sans tache, sa pureté n’a même jamais été soupçonnée. Il faut dire qu’on a donné de cette chasteté exemplaire un motif qui diminuerait beaucoup le mérite de Mme Récamier. Le grave historien Guizot l’indique ainsi dans ses Souvenirs : « Il a manqué à Mme Récamier, dit-il, les deux choses qui, seules, peuvent remplir le coeur et la vie : il lui a manqué le bonheur ordinaire et le bonheur suprême, le sort commun des femmes et le privilège quelquefois chèrement acheté de quelques-unes, les joies de la famille et les transports de la passion. En faut-il chercher la cause dans les accidents de sa destinée ou dans le fond même de sa nature ? » Juliette Récamier. Peinture du baron Gérard Juliette Récamier. Détail d’une peinture de François Gérard (1805) D’autres historiens disent avec plus de brutalité et moins de circonlocutions que la vertu de cette femme tant aimée, et qui n’aurait pas mieux demandé que d’être aimable, fut aidée par une singularité de conformation physique qui, pour n’être pas très commune, n’est cependant pas absolument rare. Ce qui tendrait à justifier cette hypothèse, c’est la fin de son aventure avec Chateaubriand. L’illustre écrivain avait fait à Mme Récamier une cour assidue pendant quatre ans, elle avait agréé son amour. Se sachant aimé, Chateaubriand exigea la suprême preuve. Mme Récamier prit la fuite et alla passer deux ans en Italie. Concluez vous-même et vous conviendrez sans doute que toutes les coquettes qui jouent avec les cœurs, qui flirtent ou qui fleurettent doivent finir par succomber si elles n’ont point le motif spécial qui servait, d’armature à Mme Récamier. C’est de ces coquettes flirteuses qu’un aimable poète a dit avec justesse : Même pour ceux qu’elle méprise, La vanité se met en frais : Une coquette a pour devise : Plaire toujours, n’aimer jamais. Son cœur où chacun trouve place Jamais n’a connu de lien : C’est un miroir dont la surface Reçoit tout et ne garde rien. Fleuretez donc, Mesdames, si le coeur vous en dit, peut-on lire en conclusion de l’article, mais ne flirtez pas et souvenez-vous qu’il ne faut jamais badiner avec l’amour.
http://www.lefigaro.fr/culture/2015/03/17/03004-20150317ARTFIG00350-francophonie-girardin-ironise-sur-le-french-speaking-dans-l-entreprise.php SEMAINE DE LA LANGUE FRANÇAISE - À l'occasion de l'événement, qui se tient jusqu'au 22 mars, la secrétaire d'État à la Francophonie s'est amusé de l'usage de l'anglais dans une «lettre ouverte au monde du travail», qui sera publiée dans son intégralité demain. «Cher monde du travail, ne m'en veux pas si je suis un peu cash. Je suis un peu touchy sur les questions d'usage du français». Ainsi commence la «lettre ouverte au monde du travail», que la secrétaire d'État à la Francophonie, Annick Girardin, diffusera demain, dans le cadre de la Semaine de la langue française. Une missive dans laquelle la membre du gouvernement ironise ouvertement sur l'emploi de l'anglais au sein du monde de l'entreprise. Déplorant, quitte à être taxée de «has been», que la langue française «perde autant de terrain dans le business et l'administration», la secrétaire d'État use et abuse d'anglicismes pour appuyer sa démonstration. «Pourquoi, vous Français, donnez-vous constamment l'impression de ne pas croire en votre langue», écrit Mme Girardin en se faisant la porte-voix des francophones dans le monde. «La France dispose d'outils précieux pour faire vivre le français comme langue internationale et comme langue des affaires», ajoute-t-elle, soulignant qu'il s'agit de la 5e langue parlée au monde et de la troisième langue des affaires à l'échelon international. http://www.20minutes.fr/politique/1564807-20150317-annick-girardin-appauvrit-langue-francaise-mutile-anglais Annick Girardin, secrétaire d’État au Développement et à la Francophonie, a fait un effort pour compiler un maximum d’anglicismes dans une lettre au monde économique… pour la défense du français. Pourtant, l’élue originaire de Saint-Pierre-et-Miquelon n’est pas adepte de ces emprunts à la langue de Shakespeare. Mais à l'occasion de la semaine de la langue française et de la francophonie, elle lance une appel à la réflexion sur un ton humoristique. Quand une ministre défend la francophonie avec une lettre en «Franglish» Pourquoi cette lettre? Aujourd’hui, la dérive vers le franglais n’est pas toujours compréhensible et parfois ridicule. Est-ce qu’on gagne en efficacité, en compréhension? Au contraire, on exclut ceux qui ont appris notre langue. On appauvrit la langue française et on mutile l’anglais. Pourquoi est-ce si important qu’on dise «pourriel» pour «spam» ou «courrier électronique» pour «mail» ? Aujourd’hui la francophonie est un vrai marché, c’est 80 pays. Si on ne prend pas cette chance qu’est la francophonie, on passe à côté de quelque chose au niveau économique et culturel. N’est-ce pas un peu superfétatoire comme combat? Je ne suis pas là pour mettre le français sous cloche. Mais à force, notre langue peut être en danger. Quand je rencontre des dirigeants, on me répète: «Vous les Français, vous n’aimez pas véritablement votre langue car vous ne la défendez pas.» Et cela a un impact. Certains pays francophones en voie de développement, qui n’ont pas toujours les moyens d’avoir un bataillon d’interprètes, sont exclus de négociations internationales. C’est une question de justice et d’équité. Si la France ne se rebelle pas, qui va le faire? On compte bien être attentif à ça dans le cadre des réunions de la COP21 en décembre. Quelles peuvent être les dérives? Nous avons la chance de pouvoir changer des petits automatismes pour réutiliser «calendrier» au lieu de «timing», en mer au lieu d’offshore, indépendant au lieu de freelance, travail collectif au lieu de work in progress. Je comprends qu’on utilise un anglicisme quand on n’a pas un mot français équivalent. Mais en général, on trouve des équivalences. Personnellement, j’utilise très peu d’anglicismes… si ce n’est «leadership»! Certaines entreprises appellent leurs ouvriers «associates», donc associés. L’idée c’est de faire moderne, de faire «in»? Non seulement c’est ridicule, mais c’est pervers. Les mots ont un sens. De même, certains se sentent à l’aise avec le mot «lobbying», pas avec l'expression «réseaux d’influence». Est-ce qu’on cherche alors des termes anglais pour amoindrir le sens d’un mot ou pour en donner un autre? Que proposez-vous pour promouvoir le français en entreprise? Je souhaite avoir des échanges avec le monde de l’entreprise, les universités, les grandes écoles, les salariés pour voir comment mieux former, mieux communiquer. Le Medef semblait à l’écoute lors de premières rencontres. Pourquoi à votre avis les Québécois sont-ils plus inventifs que les Français quand il s’agit de traduire? Ce n’est pas uniquement une question que de créativité. Le Québécois, Saint-pierre-et-miquelonais ou l’Acadien, il se bat pour que sa langue survive. Est-ce que vous souhaitez revoir la loi Toubon relative à l'emploi de la langue française? Je ne crois pas que la réponse sera apportée par une loi ou des moyens répressifs. Mais par une prise de conscience que cette responsabilité, nous la partageons. Parce que nous devons ensemble retrouver cette passion du français. L’anglicisme qui vous agace le plus? Brainstorming. On mène une réflexion collective! Ce n’est pas beaucoup plus long…
http://www.youtube.com/watch?v=uEahBQNQvjI&feature=player_embedded http://www.cadependdesjours.com/Cinema-critique/cong-binh-la-longue-nuit-indochinoise-de-lam-le/ En s’attelant dans son documentaire à recueillir le témoignage des derniers survivants parmi les travailleurs forcés indochinois, emmenés en France au début de la Seconde Guerre mondiale pour servir de main d’oeuvre remplaçante aux usines et aux champs une fois les Français partis au front, Lam Lê fait œuvre de passeur en recueillant une partie de la mémoire de cet épisode douloureux de la colonisation française en Indochine, douloureux et pourtant jusque-là passé sous silence. Septembre 1939, la France déclare la guerre à l’Allemagne nazie, l’ordre de mobilisation générale est lancé. Pour pallier au manque de main d’œuvre, la République Française enrôlera de force, par le biais de son Ministère des Colonies et du service des travailleurs indigènes du Ministère du Travail, vingt mille jeunes hommes provenant d’Indochine (Laos, Cambodge, Vietnam). Les colonies sont alors considérées par le gouvernement français non seulement comme un réservoir de matières premières, mais encore de main d’œuvre. Ces jeunes hommes, aînés ou benjamins de familles de plus de trois enfants, voyageront parqués à fond de cale, plus bas que le bétail dans les bateaux qui les amènent en France, puis seront parqués à la prison des Baumettes dans les cellules à l’origine destinées aux prisonniers de guerre allemands. Plus tard, ils connaîtront la Débâcle de 1940. Pris à tort pour des soldats de l’Armée française, à la merci de l’occupant nazi comme du gouvernement de Vichy, ces supplétifs indochinois, ou Công Binh, vont être sans cesse ballottés au gré des soubresauts de l’Occupation. Les Anglais ayant la maîtrise de la route maritime vers l’Indochine, tout rapatriement est impossible en temps de guerre. Ces « ouvriers non spécialisés » resteront en métropole jusqu’à la fin de la guerre… au moins. Pendant l’Occupation, les Công Binh se retrouvent, contre leur gré, gardiens de camps de transit de sinistre mémoire, mis à disposition par Vichy à des entreprises privées où ils sont considérés comme une main d’œuvre corvéable à merci, effectuant les travaux les plus durs, pour un salaire de dix fois inférieur à celui des ouvriers français, que ce soit dans l’industrie, les travaux forestiers ou bien agricoles. C’est d’ailleurs aux Công Binh que l’on doit l’implantation définitive de la culture du riz en Camargue, où ils travaillèrent en occupant des baraquements de fortune dépourvus de tous les éléments de confort élémentaire, affrontant les moustiques et les maladies. Un millier mourront durant leur séjour en France. Pourtant, des hommes survivent, vivent, trouvent quelques distractions, et, pour certains, se politisent. Une fois la guerre terminée, les épreuves des Công Binh ne s’achèvent pas pour autant : l’heure est en effet à la guerre d’Indochine. Indochinois en France, ils sont considérés comme ennemis, d’autant que certains s’engagent très activement dans la lutte anti-coloniale et pour la libération de leurs pays. Or, les Công Binh qui sont revenus en Indochine sont soupçonnés, du fait des nombreuses années passées sur le territoire français, de collaboration avec la France et sont considérés comme des traîtres réels ou potentiels, en butte à la méfiance et l’opprobre de leurs compatriotes. Même leurs enfants n’échappent pas à ce statut de parias. Le parti pris de Lam Lê pour mettre en scène les histoires des survivants, aujourd’hui nonagénaires, voire centenaires (cinq décèderont durant le tournage), de cette période sombre et oubliée de l’histoire de la colonisation française en Indochine, est d’entrecroiser les points de vue. Les témoignages sont tout d’abord croisés avec des images d’archives. Le spectateur n’est pas seulement le réceptacle de divers témoignages, les images d’archives sont là pour suggérer et permette que le spectateur forme une perspective historique par rapport à la mécanique coloniale qui broie les destins individuels. Les générations sont elles aussi entrecroisées, les anciens Công Binh dialoguant avec leurs enfants. Enfin, le destin de ces hommes n’est plus raconté, mais conté par le biais d’un spectacle de marionnettes aquatiques traditionnelles vietnamiennes mettant en scène leurs errances. Cette mise en scène entrelacée comme pour mieux figurer un écheveau de destins brisés, rend le sujet tout à fait passionnant. Deux bémols, cependant. La musique, tout d’abord, qui est illustrative, un peu trop appuyée, et est parfois tout à fait superfétatoire, empêchant le spectateur de pleinement réfléchir aux histoires et à l’Histoire qu’il entend et de saisir tout à fait l’émotion si intimement liée à l’évocation de ces destins individuels. On aurait préféré une utilisation beaucoup plus sobre du matériau musical qui aurait permis aux sujets du documentaire d’affleurer tels quels : des drames racontés sans pathos. Enfin, si l’on a souligné plus haut l’utilisation extrêmement habile et efficace des images d’archives, la réalisation des passages où sont lusin extenso des passages de la préface de Jean-Paul Sartre aux Damnés de la Terre de Frantz Fanon et leDiscours sur le colonialisme d’Aimé Césaire sont maladroits. En théorie, ils sont là pour appuyer là où ça fait mal. En pratique, ils donnent davantage l’impression de faire du colonialisme l’objet d’un discours abstrait, asséné de manière un peu professorale, alors que se succèdent les témoignages de ceux qui l’ont enduré, concrètement, dans leur chair, et les images d’archives, laissant au spectateur et à son esprit critique le soin de reconstruire la nasse historique impitoyable dans laquelle ont été pris les Công Binh. Il n’en demeure pas moins que Công Binh, la longue nuit indochinoise atteint globalement son objectif : réussir à raconter et faire écouter ce qui a été, volontairement ou non, tu et impensé et à apporter sa contribution à ce qui reste l’un des grands enjeux de la période post-coloniale : reconstruire les mémoires éclatées, tiraillées, afin que, malgré l’atroce injustice, l’Histoire soit faite.
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Telle est la question
(D’après « Mode et Beauté », paru en 1902)
Publié le mardi 3 mai 2016, par LA RÉDACTION
Qu’est-ce que le flirt ? Ce mot, que l’anglomanie a importé chez nous,
indique chez nos voisins d’outre-Manche ces fréquentations familières,
ces libertés et menus suffrages que l’usage autorise là-bas entre
fiancés, peut-on lire au début du XXe siècle dans une chronique de Mode
et Beauté, qui ajoute que chez nous l’expression a pris un sens beaucoup
plus large et moins respectable
Flirter, c’est faire la cour à une jeune femme, lui prodiguer les fleurs
et les compliments, obtenir d’elle un sourire et de menues faveurs, sans
jamais aller ni prétendre jusqu’au sacrifice complet, avance-t-on
encore. Qu’en fait le flirt n’aboutisse jamais à l’adultère, c’est une
chose que personne n’oserait soutenir. Le flirt lui sert au contraire
trop souvent de passeport, car un flirt s’avoue, un flirt est même très
bien porté et le monde a pour lui la plus extrême indulgence.
Mais je ne me propose point de moraliser, précise l’auteur de cette
piquante chronique, qui s’empresse d’ajouter : un chroniqueur n’est pas
un prédicateur. Ce n’est pas à la chose que je m’attaque, c’est au mot.
Pourquoi ce terme barbare : flirter ? lorsque nous avons le vieux mot
français fleureter qui est bien plus expressif et plus imagé. Il évoque
l’idée du papillon brillant et léger qui caresse la fleur d’un frôlement
d’ailes. Les fleurs peuvent sans perdre rien de leur parfum et de leur
beauté recevoir les hommages de plusieurs papillons.
Fleureter est permis, flirter, dans le sens où on le prend, ne devrait
pas l’être. Nos coquettes d’autrefois fleuretaient et leur charme n’en
était que plus grand. La plus grande et la plus célèbre de ces
coquettes, apprend-on, fut Mme Récamier. Regardez le portrait que fit
d’elle le grand artiste Gérard. Elle est représentée demi-assise,
demi-couchée sur une chaise-longue, en un déshabillé d’une négligence
savamment étudiée, qui laisse voir ses blanches épaules, une partie de
sa gorge et ses beaux bras pendants devant elle avec un abandon plein de
grâce. Sa robe blanche dessine sa taille flexible ; une draperie jaune
est jetée sur ses genoux. De ses deux pieds nus, l’un s’appuie sur un
tabouret. Son front, doucement, incliné vers le spectateur, a une
couronne de cheveux bruns disposés en boucles légères.
Cette femme est la grâce et la séduction personnifiées. Elle a une
légion d’adorateurs et des plus illustres : Lucien Bonaparte, Adrien et
Mathieu de Montmorency, le général Bernadotte, le philosophe Ballanche
et l’orateur Camille Jordan auquel elle disait : « Ballanche me plaît,
lui, par tout ce que j’ai de bon dans l’âme ; vous, vous me plaisez
également par tout ce que j’ai de mauvais. » Napoléon Ier lui-même, à
l’apogée de sa puissance, fut au nombre des adorateurs et des soupirants
de Mme Récamier. Il lui fit offrir par Fouché une place de dame du palais.
Malgré toutes les instances, les promesses et les menaces du fameux
ministre de la police, Mme Récamier refusa. Napoléon se vengea plus tard
en refusant de faire prêter par l’Etat à M. Récamier, engagé dans de
hasardeuses spéculations sur l’Espagne, un million dont il avait besoin
pour relever ses affaires. Ce refus eut pour conséquence la ruine du
banquier qui se vit obligé de vendre ses hôtels, ses terres et jusqu’à
son argenterie. Mme Récamier supporta stoïquement cette ruine. L’intérêt
ne put pas vaincre là où la passion et la séduction avaient échoué.
Adulée, aimée tendrement par une foule d’adorateurs illustres ou
puissants, Mme Récamier resta sans tache, sa pureté n’a même jamais été
soupçonnée.
Il faut dire qu’on a donné de cette chasteté exemplaire un motif qui
diminuerait beaucoup le mérite de Mme Récamier. Le grave historien
Guizot l’indique ainsi dans ses Souvenirs : « Il a manqué à Mme
Récamier, dit-il, les deux choses qui, seules, peuvent remplir le coeur
et la vie : il lui a manqué le bonheur ordinaire et le bonheur suprême,
le sort commun des femmes et le privilège quelquefois chèrement acheté
de quelques-unes, les joies de la famille et les transports de la
passion. En faut-il chercher la cause dans les accidents de sa destinée
ou dans le fond même de sa nature ? »
Juliette Récamier. Peinture du baron Gérard
Juliette Récamier. Détail d’une peinture de François Gérard (1805)
D’autres historiens disent avec plus de brutalité et moins de
circonlocutions que la vertu de cette femme tant aimée, et qui n’aurait
pas mieux demandé que d’être aimable, fut aidée par une singularité de
conformation physique qui, pour n’être pas très commune, n’est cependant
pas absolument rare. Ce qui tendrait à justifier cette hypothèse, c’est
la fin de son aventure avec Chateaubriand. L’illustre écrivain avait
fait à Mme Récamier une cour assidue pendant quatre ans, elle avait
agréé son amour. Se sachant aimé, Chateaubriand exigea la suprême
preuve. Mme Récamier prit la fuite et alla passer deux ans en Italie.
Concluez vous-même et vous conviendrez sans doute que toutes les
coquettes qui jouent avec les cœurs, qui flirtent ou qui fleurettent
doivent finir par succomber si elles n’ont point le motif spécial qui
servait, d’armature à Mme Récamier.
C’est de ces coquettes flirteuses qu’un aimable poète a dit avec justesse :
Même pour ceux qu’elle méprise,
La vanité se met en frais :
Une coquette a pour devise :
Plaire toujours, n’aimer jamais.
Son cœur où chacun trouve place
Jamais n’a connu de lien :
C’est un miroir dont la surface
Reçoit tout et ne garde rien.
Fleuretez donc, Mesdames, si le coeur vous en dit, peut-on lire en
conclusion de l’article, mais ne flirtez pas et souvenez-vous qu’il ne
faut jamais badiner avec l’amour.